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Système d'exploitation [[periodique]] / Clément Pouré

  • Système d'exploitation [[periodique]] / Clément Pouré
  • Revue dessinée (La) 52
  • 01/06/26
  • pp.90-115
  • 2269-2606
  • 24
  • L’essor de l’IA générative relance les projections alarmistes sur l’emploi, jusqu’à 5 millions d’emplois menacés d’ici cinq ans selon une estimation Coface-OEM évoquée au printemps 2026. Mais l’enquête s’intéresse surtout à l’envers du décor : derrière l’automatisation, l’IA repose sur un travail humain massif et peu visible, celui des annotateurs de données. Entre 2023 et 2025, l’IA aurait créé 1,3 million d’emplois dans le monde selon LinkedIn, dont 774 000 postes d’annotateurs, bien plus que les 177 000 ingénieurs et 298 000 responsables de l’IA. Madagascar est devenu un maillon central de cette chaîne pour les entreprises françaises grâce à ses travailleurs francophones, à un coût du travail très faible, à un fuseau horaire proche de Paris et à une législation souple. Des milliers de jeunes diplômés y décrivent des images, transcrivent des sons, qualifient des émotions dans des posts ou évaluent les réponses de modèles comme ChatGPT. Ces emplois offrent une issue au chômage, dans un pays où 75 % de la population vit sous le seuil national de pauvreté, mais les conditions restent dures : tâches répétitives, faible autonomie, surveillance étroite, cadence chronométrée et management rude. Les salaires vont de 300 000 à 600 000 ariary par mois, soit 60 à 120 euros ; Nathy, annotatrice, touche 400 000 ariary pour 40 heures hebdomadaires. L’externalisation est d’abord une rationalité économique : un annotateur malgache coûte deux à trois fois moins cher qu’un équivalent européen, et certains projets feraient économiser plus de 60 % du coût total. Une entreprise française paie 500 à 1 500 euros par mois à un sous-traitant pour un annotateur à temps plein, quand le salarié final ne touche au maximum que 120 euros. Madagascar est ainsi devenu la 2e destination francophone d’externalisation, avec 63 millions d’euros de chiffre d’affaires issus de la délocalisation de services numériques. Mais la valeur remonte rarement aux acteurs locaux : plus de la moitié des entreprises d’annotation seraient détenues directement ou indirectement par des entrepreneurs français, et seules trois entreprises franches d’externalisation battaient pavillon malgache en 2022. L’enquête montre aussi que l’accès au crédit bloque l’essor des sociétés locales comme Telesourcia, tandis que la sous-traitance en chaîne invisibilise les responsabilités sociales. À la différence du Kenya, où des travailleurs du clic commencent à se syndiquer, aucun mouvement comparable n’a encore émergé à Madagascar....
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