Conférence : L'épaulement spatial de la dissuasion nucléaire - 04/2026

 
Conférence - débat de Franck Sabourin et Amaury Dufay | L'épaulement spatial de la dissuasion nucléaire. Réflexions sur les capacités civiles | 9 avril 2026
⏱️ Temps de lecture estimé : 15–20 minutes
Géopolitique Espace Nucléaire Stratégie

Présentation :
Cette publication restitue l’intervention du docteur Franck Sabourin consacrée au rôle des capacités spatiales civiles dans l’épaulement de la dissuasion nucléaire. Elle analyse les liens entre capacités spatiales civiles et systèmes stratégiques, les dynamiques de prolifération ainsi que les enjeux contemporains de militarisation de l’espace. 

La conférence a également donné lieu à une intervention d’Amaury Dufay, sur une mise en perspective stratégique et opérationnelle des enjeux spatiaux de la dissuasion nucléaire. Ses travaux ont également permis d’aborder la propulsion nucléaire spatiale, étudiée dès les années 1980 comme solution potentielle d’interception des missiles balistiques.

Cette conférence a été suivie d’un échange approfondi avec le public. 

L’ensemble a proposé une lecture croisée, à la fois technique et stratégique, des transformations en cours dans le domaine spatial. 

Introduction

Il y a quelques décennies maintenant, Ian Flemming publiait un roman d’espionnage intitulé Entourloupe dans l'azimut. Il met en scène un personnage dénommé Drax, magnat britannique de l’industrie spatiale d’origine allemande, engagé dans la construction d’une fusée civile. Face à lui, James Bond doit découvrir quel funeste projet ce richissime homme d’affaires a fomenté. Sont réunis dans ce roman les ingrédients de notre exposé : dans quelle mesure des moyens spatiaux civils peuvent-ils être utilisés pour alimenter une frappe nucléaire ?

Cette conférence traite de l’épaulement spatial. Il est question généralement d’épaulement conventionnel. Il s’agit alors d’accroitre et d’étoffer les moyens militaires conventionnels pour éloigner le seuil nucléaire, le moment quand une crise entre dans les méandres du risque atomique, quand la crédibilité et les enjeux engagent la dissuasion nucléaire. L’épaulement, dans son acception spatiale est différent : il s’agit d’utiliser les moyens spatiaux civils et les capacités industrielles spatiales pour améliorer les performances de la dissuasion nucléaire. Espace civil et dissuasion nucléaire sont alors comme deux enfants siamois, ils partagent des organes essentiels. D’un point de vue doctrinal1, c’est le discours de l’Ile-Longue prononcé par M. le président de la République  qui montre l’actualité de ce sujet. Il y est question d’épaulement conventionnel, de dissuasion avancée notamment. Quelques lignes nous intéressent spécifiquement, celles qui ont trait à la nucléarisation de l’espace.2

Ce sont ces menaces que nous allons étudier dans ce développement et leurs aspects spatiaux civils.

Je laisse de côté l’axe horizontal de la dissuasion nucléaire, c’est-à-dire la modernisation des têtes nucléaires, notamment la simulation numérique et l’ingénierie nucléaire. Enfin, les charges utiles civiles présentant un intérêt militaire, comme les satellites d’observation ou de télécommunication, ne font pas l’objet de développements significatifs de ma part mais de celle de M. Dufay.

En pratique, les forces militaires cherchent systématiquement à se procurer des appuis dans le secteur civil. C’est vrai pour les forces spatiales qui passent de nombreux contrats pour profiter des ressources de l’industrie civile, mais dans quelle mesure est-ce vrai pour les forces stratégiques nucléaires ? La problématique semble simple : en quoi l'industrie spatiale civile est-elle par nature impliquée dans la conception et le soutien des forces de dissuasion nucléaire ? Les capacités des fusées civiles sont supérieures à celles des missiles nucléaires, de ce fait sont-elles appelées à entrer dans le jeu de la dissuasion nucléaire ? C’est ici que nous quittons le soutien pour l’épaulement.

Nous examinerons successivement les moyens civils de la dissuasion nucléaire avec dans une première partie le volet balistique en nous posant la question des liens techniques qui existent entre lanceurs civils et missiles nucléaires au niveau de la propulsion. Dans une seconde partie nous détaillerons les liens d’alliance et de prolifération dans le domaine des lanceurs et des missiles à longue portée. Enfin, dans la dernière partie, comment la lutte pour la maîtrise orbitale peut avoir de graves conséquences sur la nucléarisation militaire de l’espace.
 

 1 https://www.vie-publique.fr/discours/302298-emmanuel-macron-02032026-dissuasion-nucleaire-de-la-france
 2 « Cette même Russie assume un révisionnisme, un impérialisme brutal et, déjà forte d'un arsenal nucléaire pléthorique, ne cesse de développer de nouvelles armes. Des missiles nucléaires hypersoniques, d'autres à propulsion nucléaire censés voler sans limite, des torpilles nucléaires, et même un projet particulièrement dangereux pour l'humanité, d'armes nucléaires envoyées dans l'espace ».
 

1 – Lanceurs civils et missiles nucléaires

En pratique tout lanceur spatial est potentiellement un vecteur nucléaire. Du strict point de vue physique transporter une bombe atomique ou un satellite, c’est la même chose et il n’y a que la trajectoire qui change. Mais d’un point de vue technique, en quoi les caractéristiques des propulseurs peuvent-elles invalider des lanceurs civils face aux missiles nucléaires ?


Fusées civiles, racines nucléaires : une ambivalence assumée 

Figure 1 – P120 et P160 - Ariane 6 et Vega C

Il existe une grande variété de système de propulsion spatiale. Dans ce domaine la technicité prend des chemins surprenants. Il existe ainsi des moteurs à eau, d’autres alimentés par du caoutchouc, des moteurs ioniques, à plasma, électroniques et même atomiques thermiques. Dans le cadre de cette conférence nous nous intéressons aux modèles chimiques qui équipent la quasi-totalité des fusées civiles et militaires et nous distinguons deux types de propulseurs, ceux à carburant solide et ceux à carburant liquide.

Le propulseur à carburant solide est extrêmement puissant par comparaison aux moteurs à carburant liquide. Sur les fusées civiles ils prennent la forme des fusées d’appoint au décollage. Ils représentent 75 % de la puissance au décollage du SLS grâce aux SRB (Solid Rocket Boosters) et 90% sur l’Ariane 6 grâce aux P120C. Ces boosters sont composés d’un amalgame de matières hautement combustibles. L’ensemble est remarquable par sa stabilité chimique dans le temps. Le combustible est stocké directement dans la fusée depuis sa fabrication. Il peut en être extrait et remplacé. Ainsi, le carburant solide est jugé beaucoup plus flexible  dans le temps3. L’accroissement des performances peut se faire par l’ajout de segments de poudre, augmentant d’autant la durée du vol4 ou, selon les configurations des modèles, par l’ajout successif de boosters. Cette puissance présente malgré tout un inconvénient : une instabilité potentielle importante en vol. 

Figure 2 – SLS

 

Un savoir technique utile à la fois aux mondes civil et militaire 

Figure 3 – Missile balistique M51.3

Aux Etats-Unis, Northrop Grumman est en charge du programme Sentinel destiné à assurer la pérennité de la composante terrestre de la triade nucléaire américaine. Cet industriel fabrique également les SRB du SLS, les boosters GEM 63 XL de la fusée Vulcan-Centaur dont les deux derniers vols ont connu un incident grave à la suite d’une défaillance partielle d’un booster5. En Europe, les P120 C de la fusée Ariane 6, sont construits par le même fabricant des fusées M 51-3 de la force de dissuasion française (Safran – Airbus Arianegroup). Un même constructeur peut fabriquer des fusées civiles (lanceur) et des vecteurs militaire (missile) et profiter de l’expérience commune à ces deux types d’engins.

Alors quelle est la différence entre les deux univers civil et militaire ? Un élément déterminant les distingue nettement : le délai de mise en œuvre du lanceur.


Les missiles nucléaires préfèrent les moteurs à carburants solides

En pratique les lancements de missiles et de fusées peuvent prendre place sur les mêmes sites et parfois les mêmes pas de tir6. Toutefois, le mot d’ordre des militaires c’est de pouvoir agir rapidement et être toujours prêt, en tout temps et en tout lieu. Les caractéristiques physiques et chimiques des carburants solides des fusées s’accordent à ce principe. 

En fait, ce sont des impératifs opérationnels qui invalident les lanceurs civils à carburant et comburant liquide. La fusée Falcon 9 est assimilable par ses performances à un gros ICBM mais le remplissage des réservoirs du premier étage de ce lanceur civil dure environ 35 minutes. Ce long délai est incompatible avec un usage militaire efficace, sauf première frappe et encore...  En outre un lancement peut être reporté à cause d’une météorologie contraire, ce qui est difficilement concevable pour un tir nucléaire.  

Le principal constat de notre première partie c’est que ces moyens civils spatiaux sont un enjeu direct pour les forces nucléaires. Ils participent de la crédibilité industrielle de la force de frappe. L’espace civil peut-il aller plus loin encore dans la mise en œuvre de la dissuasion nucléaire ? 
 

3 https://www.lemonde.fr/international/article/2024/04/02/la-coree-du-nord-tire-un-nouveau-missile-balistique_6225488_3210.html# 
4 https://reves-d-espace.com/le-space-launch-system/ 
5 https://spacenews.com/vulcan-srb-anomaly-still-under-investigation/ 
6 https://thespacereview.com/article/4824/1 

2 – Prolifération et seuil balistique

La question à laquelle nous devons répondre est en quoi les activités spatiales favorisent-elles les progrès nécessaires pour atteindre et franchir le seuil balistique atomique ?


Le lanceur spatial est-il synonyme de prolifération verticale ? 

Evoquer la prolifération c’est se poser la question d’un seuil à partir duquel on acquiert une maîtrise technique. Cette expression, le seuil, désigne ici le moment fatidique à partir duquel toute initiative ou projet atteint un niveau opérationnel militaire, au moins potentiel. Un acteur de l’industrie de défense d’un pays dispose des moyens de construire une machine et la fabrique : le seuil est franchi. Parvenu à ce point, l’espace est un enjeu stratégique et les technologies mises en œuvre pour le parcourir présentent un intérêt certain pour les forces armées. Il s’agit donc de s’intéresser aux moyens d’accès à l’espace et donc aux lanceurs. Il est alors question de prolifération nucléaire verticale, c’est-à-dire de la diffusion des technologies des fusées. C’est pourquoi la limitation des risques de prolifération verticale passe par un contrôle efficace de l’utilisation et des transferts technologiques des lanceurs civils. La prolifération horizontale ne concerne que la sophistication des charges atomiques.

D’un strict point de vue technique, le constructeur d’un lanceur spatial civil a besoin de maîtriser les filières des gaz industriels ou de la chimie pour apporter à ces engins les composés chimiques ou les carburants et comburants dont ils ont besoin. La métallurgie, l’électronique embarquée et la maîtrise de matériaux de pointe sont également primordiaux. La majorité des Etats nucléarisés, au sens militaire du terme, possèdent le savoir-faire pour fabriquer des fusées civiles puissantes, c’est-à-dire des lanceurs moyens (IRBM) ou lourds (ICBM), mais il n’y a pas de concordance absolue. Parmi les Etats non-dotés, qui abritent sur leur sol des armes nucléaires américaines et les avions pour les transporter, l’Italie développe un lanceur moyen le Véga C, assimilable à un gros ICBM. L’Allemagne fait de même avec des lanceurs légers assimilables à des missiles stratégiques des firmes Isar Aerospace, Rocket Factory Augsburg ou HyImpulse. Il n’est pas question de parler de prolifération car ces pays ne cherchent pas à développer des têtes nucléaires nationales, ni à se doter d’une force de frappe nucléaire. Contrairement à d’autres puissances. En résumé il ne faut parler de prolifération verticale que lorsque l’Etat a la volonté de se doter de têtes nucléaires. Les deux proliférations sont indissociables. La réponse est non mais il faut la nuancer.


Comment les Nord-coréens sont-ils passés du SCUD au missile intercontinental ? 

Figure 4 – Hwasong 15

En pratique comment acquiert-on un arsenal de missiles constituant une menace crédible ? 

Il est question ici de la sophistication des missiles et de la capacité scientifique des Etats proliférants. Les réseaux diplomatiques et scientifiques jouent un rôle essentiel dans cette problématique. Il est souhaitable de disposer d’appuis importants, auprès d’une grande puissance balistique et de bénéficier de transfert de technologies. Nous nous limiterons à l’exemple de la Corée du nord.

Parmi les pays proliférants, la Corée du nord est l’un des plus virulents. Ainsi, la composante terrestre, la seule à être proche du niveau opérationnel, est équipée de missiles intercontinentaux montés sur châssis et mobiles. La première génération de missile, testés en 2017, les Hwasong-147 et Hwasong-158 était équipée de moteurs RD 250 alimentés en carburant et comburant liquides. Ils ont assez rapidement été abandonnés et remplacés par des missiles à carburant solide9

Pour obtenir ce résultat en quelques années (point de départ : arrivée au pouvoir de Kim Jung Un en décembre 2011) au moins deux filières sont possibles : la première est celle de la contrebande, du vol (espionnage) ou de l’achat illicite de technologies. La seconde est celle d’un échange consenti entre puissances.

1re option : D’après un rapport de l’IISS daté de 2017, ce serait une entreprise ukrainienne qui aurait vendu sur le marché noir des moteurs de fusée RD 250 à PyongYang. Cette entreprise, KB Ioujnoïe, a démenti. Serait également impliqué l’entreprise russe Energomash. Ici encore, l’entreprise dément toute implication dans le programme balistique nord-coréen. Enfin, un troisième acteur, Loujmach, en difficultés financières, aurait agît également en ce sens. Toutefois, rien ne permet d’affirmer que la Russie ou d’autres pays ont aidé Pyongyang, soit volontairement en transférant certains éléments, soit du fait de l’efficacité des espions et hackers nord-coréens10.

Seconde option : Les accords de défense caractérisent la profondeur des liens diplomatiques et militaires entre nations. La Fédération de Russie et la République Populaire Démocratique de Corée sont liées par ce type d’accord11. Cela facilite largement les échanges et l’entraide, y compris dans le domaine spatial. Les images de la visite de Poutine et de Kim sur le cosmodrome de Vostochny ont montré l’attrait exercé par ces technologies sur les interlocuteurs nord-coréens. C’est un atout réel pour les Russes et la possibilité d’aider un adversaire déclaré des Occidentaux. La collecte de renseignement spatial est un atout important pour accroître l’efficacité de la dissuasion coréenne12.

On en déduit que l’espace russe est une monnaie d’échange. Il le fut auprès des Européens il y a quelques années en Guyane ou directement depuis la Russie. Il l’est aujourd’hui auprès de nombreux adversaires de l’Occident . La capacité des Etats proliférants à franchir le seuil spatial suit un chemin parallèle à celui de la mise au point de missiles stratégiques. Dans ce domaine de pointe, le soutien d’une puissance balistique comme la Russie est un avantage indéniable.
 

7 https://missilethreat.csis.org/missile/hwasong-14/ 
8 https://missilethreat.csis.org/missile/hwasong-15-kn-22/ 
9 https://www.challenges.fr/monde/la-coree-du-nord-confirme-avoir-tire-un-missile-balistique-a-combustible-solide_852215 - "La raison pour laquelle la Corée du Nord est obsédée par les missiles à combustible solide est qu'ils réduiront considérablement le temps de préparation avant le lancement", explique M. Go à l'AFP. "C'est important, car plus il faut de temps pour sortir le missile d'un silo ou d'un tunnel, plus le risque de destruction avant le lancement est élevé"
10 https://www.opex360.com/2023/08/19/le-dernier-missile-intercontinental-a-combustion-solide-nord-coreen-a-t-il-ete-concu-grace-a-une-aide-russe/ 
11 https://www.armscontrol.org/act/2024-07/news/north-korea-russia-strengthen-military-ties 
12 https://www.newsweek.com/why-russia-north-korea-advance-space-putin-kim-jong-un-satellites-1911162   

3 – Maîtrise orbitale et enjeux nucléaires

Nous avons vu qu’un lanceur civil peut difficilement remplir des missions strictement nucléaires. Toutefois un usage plus original et martial d’une fusée civile a été rapporté de Chine populaire. Aussi est-il légitime de se demander si l’espace civil peut hors des forces militaires nucléaires déclarées et comptabilisées par l’arms control (maîtrise des armements), devenir une composante de la force de frappe nucléaire.

Deux idées illustrent cette question. Les trajectoires des engins porteurs de la dissuasion nucléaire ne s’accordent pas avec les trajectoires orbitales. Les fusées civiles sont plus puissantes et aptes à remplir de nombreux types de missions. En ce sens, leur comportement en vol est distinct et leurs caractéristiques balistiques aisément identifiables. Aussi, assimilées aux forces de dissuasion elles pourraient remplir des missions originales particulièrement performantes. C’est notre seconde sous-partie. La première sous-partie c’est de voir combien l’épaulement satellitaire aux forces militaires (conventionnelles ou nucléaires) devient aujourd’hui particulièrement irritant pour certaines puissances (Russie et Chine communiste) au point de vouloir nucléariser les armes antisatellites. L’irruption des entreprises du New space, en deux décennies, a radicalement transformé le paysage orbital et les capacités spatiales sont une composante essentielle des armées. 


L’interdiction des armes nucléaires antisatellites en orbite

Il existe différentes armes antisatellites. Dans les années 1960, les superpuissances ont aussi expérimenté des techniques anti-satellitaires nucléaires. Ces essais ont disparus de nos jours et sont directement à l’origine de l’interdiction des armes nucléaires en orbite. On parle depuis les années 2000, d’armes balistiques cinétiques utilisées par la Russie, les Etats-Unis, la Chine ou l’Inde. Le but de ces armements est d’obtenir la maîtrise orbitale, d’être capable de dominer une orbite et d’y maintenir ses satellites ou a contrario d’avoir les moyens d’en chasser ceux de son adversaire. Examinons maintenant ces points.

Petit rappel historique
Le 9 juillet 1962, les Etats-Unis d’Amérique ont exécuté la mission StarFish Prime. Les USA en faisant exploser dans l’espace une bombe nucléaire W49 mégatonnique (1.4) ont observé l’effet produit sur les satellites en orbite. Sur les 2413 ou 25 satellites alors en poste, 8 ou 9 (dont 7 américains) ont été détruits. D’autres ont subi des dommages sur leurs panneaux solaires et leur électronique embarquée, du fait des radiations et de l’impulsion électromagnétique de haute intensité. Ce test est un parmi une douzaine pour les Etats-Unis et une huitaine pour les Soviétiques (project K) conduits dans l’intervalle de 5 ou 6 ans14. A la suite de ces expérimentations le principe toujours en vigueur du refus des armes nucléaires en orbite a été décidé. C’est la portée de la résolution 1884 (XVIII) des Nations Unies du 17 octobre 1963 (les Etats doivent s’abstenir de placer sur orbite des armes de destruction massive). 

Par la suite le traité sur l’espace lointain est apparu quelques années après et interdit de placer sur orbite des armes de destruction massive y compris des armes nucléaires. Dès 1967, les tests nucléaires dans l’espace sont prohibés. Six décennies plus tard le problème redevient d’actualité.


Le renouveau de la frappe anti-satellitaire nucléaire 
Le développement formidable des constellations satellitaires du New space a rebattu les cartes stratégiques spatiales avec une conséquence terrifiante, le risque nucléaire en orbite. Tout récemment, en avril 2024, le Conseil de sécurité des Nations Unies s’est exprimé sur un projet de résolution destiné à réaffirmer l'interdiction des armes de destruction massive dans l'espace, mais en vain15. Treize membres du Conseil ont défendu cette interdiction, la Chine s’est abstenue et la Russie a opposé son veto à ce projet. Les Etats signataires sont tenus de respecter ce traité, y compris la Russie, mais ce comportement singulier nourrit les rumeurs selon lesquelles Moscou serait sur le point de satelliser une arme atomique. L’abstention de la Chine ressemble d’ailleurs à un soutien indirect à cette politique de prolifération plutôt qu’à un ferme engagement à lutter contre le risque nucléaire sur l’orbite terrestre16. L’utilisation d’armes nucléaires en orbite vise à neutraliser une ceinture orbitale large au moyen d’explosions atomiques qui engendrent une radioactivité et une très puissante impulsion électromagnétique. Son maniement et sa doctrine d’emploi sont malaisés17 car cette arme de destruction massive de satellites provoque des dégâts qui ne se limitent pas aux seuls engins ennemis mais à toute la communauté en orbite. Actuellement les soupçons conduisent vers un engin russe, Cosmos 2553 lancé en février 2022 par une fusée civile Soyouz. S’agit-il d’une arme nucléaire anti-satellitaire18? Aucune preuve formelle ne permet de l’affirmer19, et il pourrait s’agir d’une arme à rayonnement expérimentale20 
 

D’autres interrogations nous ramènent du côté chinois, où des initiatives similaires existent aussi. « En octobre 2022, l’Institut de technologie nucléaire du Nord-Ouest, entité de recherche basée à Xi’an (Chine) et dirigée par l’Armée Populaire de Libération chinoise, a affirmé avoir mis au point une simulation informatique permettant d’évaluer précisément les performances des armes nucléaires anti-satellitaires à différentes altitudes et à différents rendements. Application potentielle de cette capacité : la neutralisation de constellations satellitaires de communication et de localisation. »21

L’interdiction de satelliser des armes nucléaires suit celle de la prohibition des explosions. Or la Chine communiste expérimente des armes hypersoniques au moyen de lanceurs civils. Ces armes sont furtives par effet de surprise, car difficilement assimilables à des missiles.


Arme hypersonique et furtivité des lanceurs spatiaux civils : le renouveau du bombardement nucléaire orbital

D’après le Financial Times, la Chine a effectué deux tests de missiles hypersoniques en août 2021. Il s’agissait d’évaluer les performances d’un missile hypersonique à capacité nucléaire22, lequel a suivi une trajectoire tout autour du globe terrestre23, avant d’approcher un objectif au sol à environ 40 kilomètres (24 miles). Outre le caractère spatial de cet essai, c’est l’utilisation d’une fusée civile Longue Marche 2 C qui intrigue et surtout inquiète l’observateur24. Plusieurs problèmes révèlent un malaise :

En premier lieu le vol de cette fusée n’est pas enregistré. Ordinairement tout vol spatial fait l’objet d’une immatriculation25, d’un enregistrement auprès des autorités onusiennes en application de la Convention sur l’immatriculation des objets lancés dans l’espace extra-atmosphérique26 et de la résolution 1721 (XVI) B de l’Assemblée générale, en date du 20 décembre 196127. Un vide apparaît entre les 77e et 79e vols. Ce 78e vol n’est pas officiellement déclaré et il a une portée militaire immense : une attaque potentiellement nucléaire contre une cible de niveau global, soit n’importe où sur la planète. 

En second lieu, l’absence de transparence dans un domaine qui se veut essentiellement pacifique ne peut manquer d’inquiéter. Ce scénario est celui d’une attaque quasi-imparable car totalement furtive par effet de surprise et nucléaire. C’est un atout féroce entre les mains d’un belligérant potentiel pour une frappe en premier, une assurance qu’il peut frapper et foudroyer sans craindre des rétorsions massives puisque l’arsenal de son adversaire est partiellement rayé de la carte et surtout largement désorganisé avant d’avoir pu prendre l’air (composantes terrestres, aéroportées et très partiellement navales – bases sous-marines). 

Troisième point, ce système d’arme hypersonique est fabriqué par le même constructeur de la fusée Longue marche 2C, la China Academy of Aerospace Aerodynamics, ou CAAA, véritable institut de recherche appartenant à la China Aerospace Science and Technology Corporation (CASC), entreprise d’Etat qui fabrique tant les fusées du programme spatial national que les missiles qui équipent l’Armée populaire de libération. La confusion civilo-militaire est parfaite.

Enfin, une question vient à l’esprit : un véhicule hypersonique en trajectoire orbitale est-il plus agile qu’une ogive nucléaire mirvée ? L’atout militaire de l’opération chinoise tient à la surprise totale de l’attaque, camouflée par un lanceur civil. Second atout, c’est le principe du Fractional Orbital Bombardment System, c’est-à-dire un système de lancement d’ogives nucléaires en orbite basse qui requiert du vecteur une puissance supérieure à celle qu’un missile balistique peut fournir28. Aussi on peut répondre positivement à cette question. Ce nouveau type de mission impose de recourir aux lanceurs spatiaux.

Nous venons donc de voir que des fusées civiles peuvent avoir une réelle capacité nucléaire offensive. Elle prend la forme de la mise sur orbite d’un vecteur potentiellement nucléaire strictement offensif. Il ne s’agit pas d’une trajectoire identique à celle d’un missile nucléaire, ce qui accroît sa furtivité par effet de surprise. Les fusées civiles peuvent donc, dans un mode spécifique, être des armes de première frappe destinées à neutraliser un dispositif adverse. Ce mode d’attaque repose sur les capacités spatiales civiles conventionnelles déguisées et détournées. 

 

13 Bulletin of the atomic scientists - https://thebulletin.org/2025/09/modern-arms-control-verification-for-the-outer-space-treaty
14 https://www.thespacereview.com/article/4822/1 
15 Le Conseil de sécurité échoue à adopter un projet de résolution demandant de nouvelles mesures pour prévenir une course aux armements dans l’espace. press.un.org, 24/04/2024. https://press.un.org/fr/2024/cs15678.doc.htm 
16 https://arstechnica.com/space/2024/04/no-surprise-russia-vetoes-un-resolution-reaffirming-ban-on-nukes-in-space/ 
17 https://www.defenseone.com/threats/2024/02/russian-space-nuke-wouldnt-alter-us-orbital-network-plans-space-force-says/394509/ 
18 Les États-Unis soupçonnent le satellite russe Cosmos 2576 d’être une arme « antispatiale » ; https://www.opex360.com/2024/05/23/les-etats-unis-soupconnent-le-satellite-russe-cosmos-2576-detre-une-arme-antispatiale/ 
19 https://www.thespacereview.com/article/4793/1 
20 https://arstechnica.com/space/2024/04/no-surprise-russia-vetoes-un-resolution-reaffirming-ban-on-nukes-in-space/  "The United States assesses that Russia is developing a new satellite carrying a nuclear device," said Jake Sullivan, President Biden's national security advisor. "We have heard President Putin say publicly that Russia has no intention of deploying nuclear weapons in space. If that were the case, Russia would not have vetoed this resolution."
21 Dufay, Amaury. Espace le nouveau front. Penser les contraintes opérationnelles de la bataille spatiale. Editions du rocher. p. 91-92.
22 Financial Times. China conducted two hypersonic weapons teststhis summer. https://www.ft.com/content/c7139a23-1271-43ae-975b-9b632330130b  : 
On July 27 the Chinese military launched a rocket that used a “fractional orbital bombardment” system to propel a nuclear-capable “hypersonic glide vehicle” around the earth for the first time, according to four people familiar with US intelligence assessments. The Financial Times this week reported that the first test was in August, rather than at the end of July.
23 https://www.asianmilitaryreview.com/2022/03/chinas-hypersonic-testing-surge/ 
24 https://www.ft.com/content/ba0a3cde-719b-4040-93cb-a486e1f843fb 
25 Lorsqu’un objet spatial est lancé sur une orbite terrestre ou au-delà, l’État de lancement l’immatricule au moyen d’une inscription sur un registre approprié dont il assure la tenue. L’État de lancement informe le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies de la création dudit registre.
26 Amaury Dufay Espace: le nouveau front. op. cit. Les principes du droit spatial. p. 56.
D'autant que suivre un objet en orbite n'est pas possible pour tous les pays: l'identifier et lui attribuer une action quelconque est encore plus difficile. Bien qu'en théorie tous les objets spatiaux doivent être signalés aux Nations Unies (convention sur l'immatriculation de 1975), il n'y a aucune obligation pour les Etats de fournir des données réelles. La véritable fonction d'un objet orbital peut également être cachée. Les Etats ne sont pas non plus tenus de déclarer toutes les charges utiles d'un vaisseau.
Un objet spatial peut donc très bien en cacher plusieurs autres. De fait, une obligation d'enregistrement n'est pas une obligation de transparence.
L'application du principe de responsabilité ne peut alors reposer que sur la SSA et le STM afin d'identifier et attribuer les objets.
Cette situation est encore aggravée par la tendance actuelle du droit spatial à se diviser entre des interprétations contradictoires que les Etats choisissent en fonction de leurs affinités géopolitiques.
27 Droit international de l’espace : Instruments des Nations Unies https://www.unoosa.org/res/oosadoc/data/documents/2025/stspace/stspace61rev_3_0_html/st_space_61rev03F.pdf 
28 ZASTROW, Mark. How does China’s hypersonic glide vehicle work? astronomy.com, 18/05/2023. Consulté le 30/01/26. Disponible sur : https://www.astronomy.com/space-exploration/how-does-chinas-hypersonic-glide-vehicle-work/  

Conclusion

Comme vous pouvez le constater, nous sommes vraiment très proche du roman entourloupe dans l’azimut ou Moonraker.

Les savoir-faire communs aux deux mondes spatiaux civil et militaire participent à l’effort de crédibilité de la dissuasion nucléaire. Les lanceurs civils propulsent des satellites militaires primordiaux pour l’efficacité des forces nucléaires et l’expérience acquise par les industriels profite aux missiles des forces stratégiques. Le risque d’un détournement de l’espace civil pour renforcer les capacités militaires demeure très présent. Enfin, les risques de prolifération s’accroissent avec l’instabilité et les conflits qui impliquent les grandes puissances balistiques, notamment la Russie. 

L’espace civil a encore de nombreuses cartes à jouer. La plus prometteuse reste une hypothétique capacité à établir une infrastructure spatiale capable d’agir efficacement comme bouclier antimissile. Nul doute que la course vers Mars ou la Lune, se double d’un projet visant à interdire l’espace aux projectiles offensifs d’une puissance hostile.

 

 

À lire :

Amaury Dufay. Espace, le nouveau front . Editions de Rocher, 2024, 156 pages. 

Consulter l’ouvrage à la bibliothèque de l'École militaire.

 
Franck Sabourin
Docteur en droit, diplômé de Science Po Toulouse. Documentaliste et veilleur stratégique à la bibliothèque de l'École militaire.
 
Amaury Dufay
Chargé d’études spatiales et doctorant à l’Institut d’études de stratégie et de défense (IESD). Ses travaux portent sur les dépendances spatiales des systèmes stratégiques et les dynamiques de conflictualité orbitale. 
Auteur de "Espace, le nouveau front", il développe une approche croisant analyse politique, technique et stratégique.
 
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